Fedele Spadafora: L’alchimie du photographe artiste by Kamel Ben Ouanès

Tout le monde le sait : la peinture a précédé la photographie. C’est la logique communément admise. Mais, si on reprenait le cycle à son point de départ ? Et si on renversait l’ordre des choses ? La peinture serait alors une fille de la photographie et donc sa descendante. Ceci n’est pas exactement le monde à rebours, mais un précieux retour aux sources de l’Art, une impérieuse immersion dans la matrice de la création. Car, ce n’est pas la norme qui génère l’invention, mais bel et bien l’écart.

En effet, à l’heure où les nouvelles technologies développent le virtuel ou le numérique, Fedele Spadafora a choisi de regarder autrement le monde, en s’appliquant à gommer  les traces de « la chambre noire » par les empreintes de son pinceau. Pour ce faire, F. Spadafora tire d’un vieux coffret les clichés jaunis représentant des membres de sa famille restés en Italie et se met à les transfigurer, à les détacher  de leur attitude momifiée, afin de leur donner une présence, une âme et des couleurs. Il lui arrive aussi de photographier quelques anonymes figures féminines, croisées au gré de ses déambulations new-yorkaises où il habite, avant de transfigurer leur silhouette et   les entourer d’une aura esthétique.

Cette démarche vise à observer l’album de famille, comme les anonymes new-yorkaises d’une manière telle que leurs  traits ne renvoient plus désormais à une absence fantomatique ou à des destins révolus, mais captent la quintessence d’une vie ou le vital souffle lumineux d’une existence, afin de le sauver, l’exhiber et l’immortaliser.

Nous le voyons bien, la photo est toujours objet de suspicion et source de scandale. Et pour cause : la photo ne peut décrire la vie. Elle ne peut que capter un instant fugace, éphémère, lequel aussitôt éveillé qu’il commence à disparaître, parce que cet instant est inhumé sous les replis ou dans les strates inférieures de la mémoire.

Pour l’écrivain français Proust, ce que la photo représente est toujours une apparence spectrale, les traits définitivement évanouis  d’un être. Aussi est-ce pour cette raison  que Proust se méfie de la photo, en faveur de la peinture; car pour lui, autant la première est associée à la mort, voire au deuil (quand la photo était encore en noir et blanc représentant des figures prises en postures figées tournées vers l’objectif de l ’appareil), autant la seconde diffracte le temps, se libère des contingences et surtout irradie autour d’elle. L’opposition proustienne entre la photo et la peinture est celle qui sépare la mort de la renaissance. Et c’est précisément  à partir de ce paradigme que F. Spadafora opte pour une démarche artistique qui consiste à transformer le cliché, à manipuler sa texture d’origine, et à hisser le cliché-document au rang d’une œuvre d’art.

L’approche de F. Spadafora vise donc à transformer les choses de la vie en « une chose artistique », car le but du peintre est de chercher derrière l’écorce,  l’essence ou encore  l’âme des éléments. Certes l’intention est classique, mais l’artiste part de ce classicisme pour  poursuivre un autre objectif assez ambitieux. En effet, les portraits qu’il manipule, remodèle ou transfigure selon les lois de l’art plastique convergent tous vers un seul point : le regard du peintre et son intense vigilance  à saisir l’aura de ces êtres qui meublent  sa mémoire ou remplissent son quotidien.

De ce point de vue, le peintre se trouve au centre névralgique d’une noria de figures, une présence propulsée au cœur d’un faisceau de personnages, comparables à ceux qu’on croise dans un Salon bourgeois. Le résultat relève d’une vertigineuse alchimie : les créatures finissent par esquisser les traits de leur créateur. C’est ainsi que par ricochet, le peintre compose son autoportrait. Cela signifie qu’il parvient à montrer, non pas ce qu’il fait (ce qu’aurait  pu réaliser un autobiographe) mais ce qu’il est. Le peintre entreprend ainsi à son compte, ce qu’il a appliqué à ses personnages. A force de regarder, il finit par se regarder et à dessiner les contours de son être par le biais des êtres qui l’entourent et hantent son univers.


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